« U-571 » raconte l’histoire d’un équipage de sous-mariniers américains qui parvient à capturer une machine Enigma pendant la deuxième guerre mondiale, et qui tente ensuite de rentrer au bercail. Le long métrage de Jonathan Mostow ne respecte pas vraiment la réalité historique : ce sont les britanniques qui ont fait tout le boulot, et pas les américains. Et si le U-571 a réellement existé, il a été coulé au large de l’Irlande le 28 janvier 1944, sans avoir jamais été capturé au préalable. Mais « U-571 » n’en demeure pas moins un film dans lequel on se trouve littéralement immergé.

L’énigme Enigma (ok, elle était facile celle-là)

"Accrochez-vous, ça va envoyer du lourd..."

« Accrochez-vous, ça va envoyer du lourd… »

C’est en 1923 qu’Arthur Scherbius, un ingénieur de la société Chiffriermaschinen Aktiengesellschaft, met au point une machine destinée à fournir aux entreprises un moyen sécurisé de communiquer avec leurs partenaires commerciaux à l’étranger.

Baptisée Enigma, elle se présente sous la forme d’une machine à écrire et repose sur un système de roues électro-mécaniques qui changent de position chaque fois qu’on enfonce une touche de son clavier. Chacune des 26 touches fait circuler un courant électrique qui passe à travers les roues, pour venir allumer une des 26 lettres lumineuses (la lettre codée correspondante). Pour faire simple, si on presse la touche « A », la machine allumera par exemple la lettre « Z », et changera la position des roues dans la foulée. Une nouvelle pression sur la touche « A » pourra ensuite indiquer la lettre « P ». Contrairement à un système de substitution de lettre basique, cette rotation rend le chiffrement de l’Enigma très efficace. Et la même machine sert à coder et décoder les messages.

Ce n’est qu’au moment où Hitler et le parti national socialiste arrivent au pouvoir que l’armée allemande s’y intéresse. Elle devient par la suite l’acheteur exclusif de toutes les machines qui seront produites. Pendant la guerre, l’armée s’en sert pour envoyer instructions et coordonnées aux différentes unités, et surtout aux U-Boot (Unterseebooten, ou sous-marins). La marine marchande et militaire des alliés subira de lourdes pertes à cause de leur incapacité à traduire les ordres que les sous-marins recevaient.

Une machine Enigma, en bas à gauche

Une machine Enigma, en bas à gauche

Mais comme tout système réputé infaillble, l’Enigma livrera ses secrets. Et comme dans tout système de sécurité, la faille est souvent humaine (entre la chaise et le clavier, comme le dit l’adage des informaticiens). Ainsi, la machine de chiffrement a partiellement révélé ses secrets bien avant le début de la deuxième guerre mondiale. En 1928, les allemands envoient un exemplaire de leur Enigma à une de leur délégation à Varsovie. Réalisant cette erreur, la délégation se montre un peu trop soucieuse envers le fameux colis qui se fait attendre. La douane polonaise alerte aussitôt les services du renseignement, qui interceptent le paquet. Au mains des agents du renseignements, la machine est démontée le temps d’un week-end et scrupuleusement examinée par des experts, avant d’être remontée et remise comme si de rien n’était à la délégation allemande le lundi matin suivant. Cet examen clandestin donne naissance à un décodeur baptisée « la bomba ». En 1939, un peu avant que l’Allemagne n’envahisse la pologne, tous ces travaux seront transmis aux britanniques et aux français.

Pendant la guerre, ce sont les britanniques qui réussiront à vraiment percer les messages codés avec Enigma. Le film « U-571 » semble s’appuyer sur l’opération Primrose, mais en attribuant à la US Navy le mérite qui revient de droit à la marine britannique (ce qui a quasiment provoqué un incident diplomatique à la sortie du film) : le 8 mai 1941, le HMS Bulldog arrive à prendre possession du U-110, et en récupère la machine Enigma et ses livrets de codes prévus pour le mois de juin. Le tout est envoyé à Bletchley Park, près de Londres, à une équipe de mathématiciens dirigée par Alan Turing qui travaille d’arrache-pied pour essayer de percer le système de chiffrement. Si le nouvel Enigma ne leur apporte aucun élément nouveau (ils disposent déjà de quelques machines), les livrets de code et les travaux des polonais permettent à Turing de mettre au point la « Turing bombe » (une armoire de 2m de haut et de large, et de 60cm de profondeur). La bombe permet de traduire une grande quantité des communications ennemies, mais pas toutes.

Le 30 octobre 1942, le HMS Petard parvient à endommager le U-559. Dans un acte de bravoure incensé, trois marins britanniques prennent d’assaut le sous-marin. Tony Fassin et Colin Grazier y descendent et envoient au troisième, Tommy Brown, tous les documents qu’ils peuvent trouver concernant l’Enigma. Mais l’équipage allemand a eu le temps de saborder le sous-marin. et Fassin et Grazier coulent dans les profondeurs avec le sous-marin. Brown sera le seul survivant, avec en sa possession des documents qui donneront aux alliés la suprématie sur mer. Selon de nombreux experts, cet acte héroïque a permis à l’opération du Jour-J d’être lancée plus tôt, et ainsi limiter le nombre de victimes de guerre.

Chaque capture de sous-marin était entourée du plus grand secret. Il fallait impérativement que les allemands croient que les U-Boot vaincus avaient fini dans les profondeurs de l’océan, en même temps que leur Enigma et leurs livres de codes. Sinon, il y a fort à parier que les allemands auraient changé tout leur système de transmission chiffrée.

Le destin tragique d’Alan Turing

Es ist soooo romantisch...

Es ist soooo romantisch…

Alan Turing

Alan Turing

Alan Turing a joué un rôle non négligeable pendant la guerre en dotant les alliés d’un moyen de décrypter les messages codés allemands, mais pas seulement. Mathématicien et informaticien, il est à l’origine de la machine de Turing, concept abstrait qui vise à illustrer la notion d’algorithme. Un prix qui porte son nom est décerné chaque année depuis 1966 à des travaux significatifs dans le domaine de l’informatique. Il est également considéré comme le père de l’intelligence artificelle, et a imaginé le test de turing : le test vise à concevoir une machine qu’un humain pourrait confondre avec une vraie personne rien qu’en l’interrogeant.

Petite anecdote : ce test a été remporté fin 2012 par des bots (des joueurs simulés) : Unreal Tournament est un jeu de tir que tous les aficionados du genre connaissent (vidéo d’une partie classique). Dans une arène, on y place joueurs humains et joueurs gérés par l’ordinateur. Durant cette expérience, chaque joueur devait désigner les joueurs qui semblaient humains. Les résultats ont montré que les bots ont réussi à merveille à se faire passer pour de vrais joueurs. Le truc utilisé par les bots : reproduire les erreurs de jugement que les humains font couramment au cours de ces parties. En gros, ils ont du jouer en dessous de leurs réelles capacités.

Alan Turing a beaucoup apporté grâce à ses travaux, mais sa fin est tragique. Le brillant mathématicien était un hors-la-loi vis à vis de la législation anglaise en vigueur : il était homosexuel. En 1952, il est condamné à choisir entre la prison ou la castration chimique (un traitement à base d’hormones femelles). Il choisit cette dernière solution. A peine deux ans plus tard, en 1954, il sera retrouvé mort chez lui, par empoisonnement au cyanure. C’est la thèse du suicide qui est retenue.

Il sera gracié à titre posthume par le gouvernement, et son nom restera à jamais gravé dans les mémoires.

En savoir plus

  • fonctionnement détaillé de l’Enigma
  • une équipe de volontaires reconstruit la machine de Turing