Adaptation du roman éponyme de David Mitchell (rebaptisé « Cartographie des nuages » en France), « Cloud Atlas » (2102) est un patchwork de genres et de styles qui couvre six époques distinctes, entre le 19ème et le 24ème siècle. Toutes ces histoires se déroulent alternativement sous nos yeux, pour finalement ne suivre qu’un seul et même fil conducteur qui nous mène inéxorablement vers une illumination philosophique.

ATTENTION : cet article dévoile toute l’histoire. Il vaut mieux aller voir le film avant de lire ce qui suit

« Cloud atlas » est un patchwork de genres parce que chacun des segment a un ton différent : on passe du drame historique à la comédie, en passant par la science-fiction, l’enquête policière, ou encore la romance. Et patchwork de styles tout simplement parce que le film a été réalisé par deux équipes distinctes : d’un coté, les Wachowski frère et soeur se sont occupés de la première et des deux dernières époques, tandis que Tom Tykwer s’est chargé de diriger les trois périodes centrales.

Si le roman présente les choses sous forme de cycles qui se superposent, le film quant à lui a adopté une narration linéaire (les époques et les réincarnations se suivent dans le temps), dont voici le résumé.

Les actes font écho dans le futur

1849, pacifique sud (segment dirigé par les Wachowski)

"heu... doc... non non, je viens bien mieux, je vous assure..."

« heu… doc… non non, je viens bien mieux, si si je vous assure… »

Adam Ewing se rend en bateau sur une île de la Nouvelle-Zélande négocier un commerce d’esclaves pour le compte de son beau-père. Hyponcondriaque, il demande rapidement l’aide du Dr Goose qui l’accompagne pendant le voyage. Au fil des flots, Ewing écrit le récit de son voyage, et est interrompu par un esclave clandestin dénommé Autua, qui le supplie de plaider en sa faveur auprès du capitaine. Ce dernier, conquis par les talents d’Autua, lui épargne la vie et le garde à son bord comme marin. Une amitié normalement impossible s’installe entre le clandestin et Ewing, dont l’état de santé ne cesse de décliner malgré les soins du Dr Goose. Dans un élan de lucidité, Ewing comprend que Goose l’empoissonne depuis le début du voyage, dans le but de lui voler ses possessions. Autua intervient au bon moment et lui sauve la vie juste avant la dose fatale. Ewing rentre chez lui, et annonce à son beau-père qu’il renonce à sa tâche et décide de militer pour l’abolition de l’escalvage.

1936, Ecosse (segment dirigé par Tom Tykwer)

A cette époque là, on nous faisait pas encore culpabiliser avec l'économie de papier

A cette époque là, le gâchis de papier, on s’en foutait royalement

On découvre Robert Frobisher dans le même lit que son amant, Rufus Sixsmith. Il est contraint de s’enfuir quand le personnel de l’hôtel dans lequel ils ont passé la nuit frappe à la porte avec insistance. Ambitieux, Frobisher se fait embaucher par le célèbre compositeur Vyvyan Ayrs, pour pouvoir composer un sextuor de son cru. Au fil du temps qui passe, Frobisher dévore le journal d’Adam Ewing, véritable inspiration pour lui. Il en parle constamment dans les courriers qu’il envoie à Sixsmith. Malheureusement, la fin du livre est manquante, ce qui le frustre au plus haut point. Ayrs finit par découvrir l’oeuvre de Frobisher, et les deux réalisent que seule la communion de leurs deux esprits a permis la genèse du sextuor. Le jeune compositeur se rapproche alors de Vyvyan Ayrs, qui le rejette avec dédain. Vexé, Frobisher décide de quitter les lieux au petit matin. Mais Ayrs vole le sextuor « cloud atlas » et menace Frobisher de ruiner sa réputation s’il s’en va. Piégé, Frobisher le tue, s’échappe avec son sextuor, et se réfugie dans un hôtel. Il finit son oeuvre, puis se suicide, presque sous les yeux de Sixsmith

1973, San Francisco (segment dirigé par Tom Tykwer)

Starskyyy et Hutch !

Starskyyy et Hutch !

Rufus Sixsmith est un scientifique réputé qui a découvert une faille dans la conception d’un nouveau réacteur nucléaire. Il rencontre la journaliste Luisa Rey dans un ascenseur et, se sentant menacé, envisage de lui confier les preuves qu’il a accumulées. Mais il n’en aura pas le temps, Sixsmith se fait tuer par l’homme de main du patron de la compagnie nucléaire, qui emporte les documents. Luisa découvre le corps, et récupère les nombreux courriers que le scientifique recevait de Frobisher. La journaliste se met en quête du fameux sextuor « cloud atlas » dont parlent les lettres. Puis elle remonte la piste et se fait surprendre par Sachs, employé de la compagnie nucléaire, pendant qu’elle fouine dans l’ancien bureau de Sixsmith. Sachs lui remet alors une copie des rapports de Sixsmith avant d’être aliminé par le tueur, Bill smoke. Luisa Rey devient la prochaine cible, et Smoke envoie sa voiture passer par dessus la rambarde d’un pont. Elle arrivera à s’en sortir, et rentre chez elle. Joe Napier, en charge de la sécurité de la centrale nucléaire de Hooks, la surprend dans le noir et lui fait part de ses doutes au sujet de son employeur. Ensemble, ils parviennent à échapper à Smoke, qui se fait tuer, et la journaliste révèle l’affaire au grand jour.

2012, Angleterre (segment dirigé par Tom Tykwer)

Association de malfaiteurs à la retraite

Association de malfaiteurs à la retraite

Un vieil éditeur de 65 ans, Timothy Cavendish, essaie de faire la promotion du livre d’une petite frappe, Dermot Hoggins. C’est un échec cuisant, le livre est décrié par tous les critiques littéraires. Lors d’une soirée de gala, Hoggins ne trouve rien de mieux que de balancer le critique le plus en vogue par dessus le balcon, ce qui lui vaut une pension complète en prison, et un succès médiatique immédiat pour Cavendish. Mais certains « associés » de Hoggins ne tardent pas à mettre la main sur le vieil éditeur pour lui réclamer une part des recettes. Cavendish n’est pas en mesure de payer, les recettes n’ont même pas pu éponger ses propres dettes. Il n’a pas d’autre choix que de fuir et de demander de l’aide à son frère, Denholme. Ce dernier le dupe et Timothy Cavendish devient malgré lui pensionnaire forcé d’un foyer pour personnes âgées. S’ensuit une folle tentative d’évasion avec l’aide d’autres pensionnaires, qui finit par aboutir . Epris de liberté, il prend son courage à deux mains et reprend contact avec la femme qu’il a aimé jadis. A ses cotés, il écrit le récit de son aventure, inspiré par le manuscrit qu’il a lu récemment et qui retrace l’enquête de Luisa Rey.

2144, Néo-Séoul (segment dirigé par les Wachowski)

Hmmm le bon "savon"...

Bonjour, je voudrais un « savon ». C’est si délicieux… miam…

Dans cet état totalitaire, On se sert du clonage pour produire des servantes dociles et conditionnées. Chaque jour, elle suivent le même planning : réveil, toilette, travail au restaurant, repas composé de « savon » (un nutritif basique qui ressemble à un milk-shake), dodo. Au bout de 12 ans, elles bénéficient d’une retraite méritée : l’exultation. Yoona-939 est un peu différente. Elle et son ami Sonmi-451 sont curieuses du monde du dehors et n’hésistent pas à goûter à quelques plaisirs comme le cinéma. Un jour, Yoona-939 se rebelle et frappe un client qui lui a manqué de respect. Elle est exécutée sur place et sans aucune pitié. Cet évènement sème le doute dans l’esprit de Sonmi-451. Elle repense au bout de film que Yoona-939 lui montrait, et qui est en réalité l’adaptation de l’aventure de Timothy Cavendish. Une nuit, le gérant du restaurant meurt d’une overdose de « savon ». Un faux enquêteur, Hae-Joo Chang, est envoyé sur place et s’échappe avec Sonmi-451. Il montre à Sonmi-451 à quoi correspond exactement l’exultation : exécuter sommairement les clones « libérées », et les recycler en « savon », qui sera redistribué aux autres clones. Elle devient à cet instant la voix de la révolte, et part sur l’île de Hawai pour radiodiffuser la vérité. Les autorités prennent d’assaut le centre de communication dans lequel Sonmi-451 et les rebelles se sont retranchés. Ces derniers tous abattus, et Sonmi-451 capturée. Elle est interrogée par un archiviste, que Sonmi-451 arrive à convertir à sa cause avant d’être exécutée. Cet archiviste continuera l’oeuvre de Somni-451, et racontera la légende de cette esclave devenue libre.

2321, Hawaii (segment dirigé par les Wachowski)

"Woaw, regarde, il y en a vraiment qui ont eu le courage de lire cet article jusqu'ici..."

« Regarde, j’en vois qui ont eu le courage de lire cet article jusqu’ici… »

La « chute » a marqué la fin de la civilisation. Les survivants, réduits à un état quasi primitif, vivent dans la vallée, où Zachry est un simple gardien de chèvres. Cette société primaire et tribale reçoit un jour la visite d’une présciente, Meronym, issue d’un groupe qui a su conserver son avancée technologique, mais dont le peuple se meurt. Meronym a pour but de trouver « cloud atlas », la station de communication qui lui permettrait de lancer un appel de détresse vers les autres planètes colonisées par les humains. Zachry sait où se trouve cette station, mais refuse de révéler cet endroit dont tout le monde a peur. Mais un jour, Meronym accepte de sauver la vie de la fille de Zachry, et en échange le berger la guide vers « cloud atlas ». En y entrant pour la première fois, Zachry découvre des restes humains jonchés sur le sol (les rebelles qui ont été tués lors de leur ultime effort de résistance). En s’enfonçant plus avant dans la station, Zachry est surpris de découvrir une statue de Sonmi, la déesse que lui et sa tribu vénèrent. Meronym lui apprend alors toute la vérité sur l’ex-servante et son sacrifice. Elle remet la station en route et envoie le message de détresse. Les deux redescendent au village de Zachry et découvrent que tout le monde a été massacré par une poignée de guerriers de la tribu rivale. A eux deux, ils éliminent les assaillants, puis s’embarquent à bord d’un vaisseau de sauvetage.

Sur une planète colonisée jadis, Zachry et Meronym fondent une famille et vieillissent ensemble, en repensant aux évènements passés.

La ronde des âmes

Réincarnations et orientation (gentil, neutre ou méchant) des personnages

Réincarnations et orientation (gentil, neutre ou méchant) des personnages.
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L’histoire tourne autour de la réincarnation et de l’évolution d’une même âme à travers le temps. Pour illustrer ça, les acteurs incarnent quasiment tous un personnage dans chacune des 6 périodes (à grand renfort de maquillage et de déguisements).

La réincarnation est une idée qu’on retrouve dans l’hindouisme et le bouddhisme, sous le terme de samsâra : il s’agit du passage de l’âme d’une vie à l’autre, conditonné par le karma (loi de cause à effet). Ainsi, chaque personne est amenée à renaître éternellement, jusqu’à ce qu’elle atteint l’illumination.

Dans le film, certains personnages portent une marque de naissance en forme de comète. Cette marque est un indice qui identifie les personnages qui ont atteint l’illumination (le nirvâna). Ceux sont eux qui laissent une trace dans le futur, et qui forment le fil conducteur de l’histoire :

  • Adam Ewing écrit un journal pendant son voyage, qui donnera la motivation à Robert Frobisher de terminer son sextuor « cloud atlas »
  • Robert Frobisher écrit le sextuor « cloud atlas » (qu’on entendra d’ailleurs dans tous les segments), que Luisa Rey découvrira en vinyl chez un disquaire, à travers les lettres qu’il envoyait à Sixsmith
  • Luisa Rey enquête pour exposer une conspiration au péril de sa vie. Sa vie donnera lieu à un roman, que Timothy Cavendish lira
  • Timothy Cavendish se retrouve enfermé malgré lui dans un hospice. Sa rebellion et son évasion seront adaptés en film, ce qui amènera Somni-451 à déclencher la révolution
  • Sonmi-451, esclave devenue libre, devient une légende, puis une déesse vénérée par Zachry et son clan
  • Zachry rencontre Meronym, et choisit de la mener à la station de communication, ce qui sauvera les Préscients de la peste qui les décime. A noter que dans la science-fiction, la préscience désigne généralement la capacité à percevoir le futur (cf oeuvres de P. K. Dick, ou Dune de Frank Herbert par exemple. Dans le cas présent, ce terme signifie plutôt « ceux qui possèdent le savoir d’avant (la chute) » : le peuple de Meronym dispose d’une technologie en rapport avec l’époque, contrairement aux natifs de l’île qui sont retournés à l’état primitf.

Petit détail à ne pas manquer, l’interjection de Timothy Cavendish qui essaie de s’échapper de la maison de retraite : « Le soleil vert, c’est des gens ! ». « Soleil vert » est la traduction maladroite de « Soylent green » en français lors de sa sortie au cinéma. Il s’agit d’un roman adapté en film en 1973, dans lequel un détective enquête sur le meurtre d’un riche homme d’affaire. Dans cette dystopie, la pollution, la surpopulation et la pauvreté sont des fléaux qu touchent tout le monde, hormis quelques nantis. Pour survivre, la population se nourrit de gaufrettes « Soylent Green ». Le terme « Soylent » est l’association de « Soy » (soja en anglais), et « Lentils » (lentilles en anglais). Mais notre enquêteur va découvrir qu’il n’y a pas un gramme de « Soy » ou de « Lent » dans le Soylent. En réalité, le gouvernement a mis en place des cliniques qui proposent l’euthanasie à ceux qui le souhaitent. Les corps des « suicidés » sont ensuite acheminés dans une usine qui les transforme en… gaufrettes « Soylent Green ».

Tout ça nous renvoie directement au sort des servantes de Papa Song, à Néo-Séoul, recyclées en « savon » une fois qu’elles ont accomplies leurs douze années de servitude. En y réfléchissant, ce cannibalisme (involontaire) n’est pas sans rappeler certaines pratiques des tribus primitives qui croient prendre la force ou le courage de leurs ennemis vaincus en les mangeant. Une façon de s’approprier leur âme, et de perpétuer le cycle.

la morale de l’histoire

Cause : on jette la vaisselle en l’air. Effet : de la porcelaine brisée partout

Le film veut montrer que tout ce qu’on accomplit dans notre vie a une incidence dans le futur. Et si certaines âmes sont vouées à demeurer sombres et mauvaises (personnages incarnées par Hugo Weaving), d’autres s’améliorent à chaque réincarnation (personnages joués par Tom Hanks). D’autres encore varient, cherchent constamment leur voie.

Chacun de nous est responsable de ce qui se passera dans le futur. Et comme le disait Sonmi-451, simple esclave qui provoquera l’étincelle de la libération et la chute de la civilisation devenue corrompue :

Our lives are not our own. From womb to tomb, we are bound to others. Past and present. And by each crime and every kindness, we birth our future.

Nos vies ne sont pas notres. De notre naissance à notre mort, nous sommes liés les uns aux autres. Passés et présents. Et à travers chaque crime et chaque acte de bonté, nous forgeons notre futur à tous.

A méditer…

En savoir plus

  • la genèse de « cloud atlas » (anglais)
  • wikia du film (anglais)
  • la même histoire, mais en suivant chaque âme (anglais)