Blade runner est un film de science fiction réalisé par Ridley Scott en 1982, basé assez fidèlement sur le roman « Do androids dream of electric sheep » (1966) de Philip K. Dick, Ayant connu un succès extrêmement timide lors de sa sortie, ce n’est qu’au fil du temps et des différentes éditions que ce chef d’oeuvre obtiendra son statut de film culte.

Comme bien souvent dans la science-fiction d’anticipation, l’auteur amène des questions sur le rapport entre l’Homme et les progrès technologiques. Et plus de quarante ans après le roman, c’est plus que jamais d’actualité. Nombreux sont les travaux menés par les universités et grosses sociétés pour essayer d’imaginer le robot de demain, l’assistant parfait et autonome. Et chacun essaie d’en faciliter l’adoption en réduisant le plus possible la différence entre l’homme et la machine, en le faisant ressembler à nous.

Dans cet article, je me focaliserai sur le film plutôt que sur le roman, en le complétant par les informations utiles qu’on ne retrouve que dans le roman original. J’en préciserai l’univers, très peu évoqué dans le film, avant de plonger au coeur du questionnement « dickien ».

L’univers

Le roman pose les bases du background dans lequel baigne « Blade runner »: la Terre n’est plus qu’une vaste planète dévastée par une guerre nucléaire à l’échelon mondial. Une très grande partie de l’humanité a alors émigré vers la planète Mars. L’autre partie, constituée de tous ceux qui sont âgés, malades, handicapés, ou déficients d’une façon ou d’une autre, sont condamnés à rester sur place. A ceux-là s’ajoutent quelques individus valides qui ont tout simplement refusé de partir, comme Rick Deckard.

Autre conséquence de cet écosystème mourant, les animaux ont quasiment disparu, et les seuls qu’on peut croiser sont des modèles synthétiques très bien imités. Les vrais spécimens sont vendus extrêmement chers, et c’est le rêve de chacun d’en posséder un (signe extérieur de richesse). Dans le roman, Deckard possède un mouton électrique, et accepte de chasser les androïdes pour la prime qui lui permettra de s’acheter un vrai animal. Mais à jongler entre authenticité et synthèse, c’est sa propre nature qu’il finira par remettre en question. Et c’est bien là que le titre original prend tout son sens :

« Do androids dream of electric sheep? » (« Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?« )

Rick Deckard, Nexus-6 or not Nexus-6 ?

Le test de Voigt Kampff en pleine action

Dans le film, les androïdes du roman ont été remplacés par des réplicants (de type Nexus). Ce ne sont pas des robots à l’allure humaine, mais plutôt des êtres artificiels conçu à partir d’organes fabriqués en laboratoire. D’ailleurs, quand Roy demande à Tyrell de lui prolonger la vie, il s’ensuit une discussion qui relève plus de la génétique et de la virologie que de la robotique.

Ils sont si bien imités que seul le test de Voigt-Kampff, basé sur les réactions émotionnelles du sujet, permet de les détecter. Deckard se rend chez Tyrell qui lui demande de faire passer le test à son assistante Rachael, qu’il présente comme un non-réplicant. Au bout d’une longue session de questions-réponses, Rick découvre qu’elle est un réplicant. Rachael, convaincue d’être humaine, va voir Deckard qui lui confirme qu’elle un réplicant. Effondrée, elle envoie à Deckard : « Avez-vous déjà essayé le test de Voigt-Kampff sur vous-même? ».

Bonne question Rachael, les apparences sont si trompeuses. Au début du film, Bryant, le supérieur de Deckard, annonce que 6 réplicants se sont échappés. Si on fait le compte, on obtient :

Roy, Pris, Leon, Zhora, et le réplicant qui a grillé dans le système de sécurité en voulant s’infiltrer dans la Tyrell Corporation. Ca nous fait 5 réplicants. Le sixième mentionné ne peut pas être Rachael, puisque Tyrell n’a pas encore pu révéler qu’elle est un réplicant à ce moment-là. Il nous en manque toujours un.

Gaff, le fidèle assistant de Bryant, en dehors d’être un fan d’origami, suit Deckard à la trace. Au delà de son talent pour les petits pliages, il semble à chaque fois deviner les actions et réactions de Deckard : notre Blade runner refuse tout d’abord la mission qui lui ai confiée, puis revient sur sa décision devant un Bryant menaçant. Pendant tout ce temps, Gaff aura confectionné une poule (mouillée).

Ensuite, Deckard rêve souvent d’une licorne (parallèle avec le Deckard du roman qui rêve de posséder un vrai animal), et Gaff semble connaître les rêves de notre chasseur de réplicant. N’oublions pas que ce même Deckard connaît les souvenirs de Rachael, puisque ce sont en réalité ceux de la nièce de Tyrell, implanté dans la mémoire du réplicant.

Dernier indice de taille, à différents moments dans le film, on peut observer un reflet rouge sur la rétine des réplicants et animaux de synthèse. A une brève occasion, on peut discerner le même reflet dans les yeux de Deckard, flou en arrière-plan.

Ces indices laissent à penser que Deckard pourrait bien être le 6ème réplicant de Bryant, mais on reste malgré tout dans l’incertitude. Dans un film ou un roman, on a tous le réflexe de s’identifier au protagoniste, et donc à en déduire qu’il est comme nous, humain. Mais comment en être sûr…?

C’est quoi être « humain » ?

 Tyrell se targue d’avoir réussi à créer un Nexus quasi parfait en la personne de Rachael en la dotant d’un coussin émotionnel. Cet ensemble de souvenirs sert de référence au réplicant  pour reproduire et exprimer un large éventail de sentiments. Rachael paraît aussi humaine qu’un véritable humain, et pourtant elle n’est qu’un simulacre.

A l’opposé, Deckard, peut-être réplicant, peut-être humain, fait preuve de la plus grande froideur quand il annonce à Rachael qu’elle est un réplicant ou quand il abat les réplicants. On observe la même chose lors de la traque finale : tandis que Roy reste fair-play et laisse une belle longueur d’avance à Deckard, ce dernier agit comme une machine programmée qui cherche à éliminer sa cible à tout prix, sans se poser de question.

Quant à Roy Batty le réplicant, antagoniste et implacable meurtrier, c’est le seul qui comprendra la vraie valeur de la vie : il sauvera d’une chute mortelle un Rick Deckard décidé à l’éliminer à tout prix, et fera preuve d’un sentiment bien humain, la compassion.

Que penser de Gaff, humain jusqu’à preuve du contraire, qui guette constamment, mais qui n’intervient jamais. Simple observateur et messager, il se contente de rappeler à Deckard sa basse besogne.

Et à une échelle plus large, comment qualifier une société qui condamne une population non conforme aux critères eugéniques qu’elle a érigés, à rester survivre sur une terre morte?

Réplicants qui pleurent et qui témoignent de l’attachement. Humains à la froideur mécanique qui ne s’intéressent guère au sort de leurs semblables. La matière ne suffit plus à distinguer la frontière qui sépare êtres humains et êtres synthétiques.

En ce sens, le film est resté fidèle aux interrogations de P. K. Dick.

En définitive, la réponse semble se trouver au delà de l’aspect organique, comme l’a témoigné Philip K. Dick à propos de son roman :
« Ce livre a été écrit alors que je connaissais une période de stabilité exceptionnelle. Nancy et moi avions une maison, un enfant et pas mal d’argent. Tout allait bien. À ce moment-là, j’opposais la chaleur de Nancy et la froideur des gens que j’avais connus auparavant. Je commençais à élaborer ma théorie de l’humain contre l’androïde, cet humanoïde bipède qui n’est pas d’essence humaine. Nancy m’avait révélé pour la première fois quel pouvait être le portrait d’un être humain vrai : tendre, aimant, vulnérable. Et je commençais donc à opposer cela à la façon dont j’avais grandi et été élevé. »