« Black Swan », un film poétique dans lequel on peut se délecter de la vision onirique de jolies ballerines insouciantes qui, légères comme le vent, flottent et virevoltent au son d’une douce mélodie… Ca s’annonce féérique, non ?

Et si je vous dis que c’est signé Darren Aronofsky (« Requiem for a dream », « The fountain », « The Wrestler ») ?

Je vois déjà les doigts accusateurs se lever. « Menteur ! » commence-t-on à entendre dans la foule des lecteurs. « Aronofsky ne ferait jamais un truc aussi flan » renchérit quelqu’un d’autre. Damned, je suis grillé, il y a des connaisseurs planqués derrière leur clavier. Ok ok, d’accord . « Black swan » ne déroge pas à la règle et nous invite à suivre le chemin tortueux et torturé d’une jeune fille en quête d’un rêve. Enfin, quand j’écris « rêve », pensez plutôt à « cauchemar »…

Le film suit Nina, une jeune femme qui désire plus que tout au monde obtenir le rôle principal dans le ballet « Le lac des cygnes ». Mais le parcours initiatique sera très rude, autant sur le plan physique que psychologique. Et en y regardant de plus près, on s’aperçoit que cette descente aux enfers fait écho à l’histoire originale du ballet classique.

Le cygne blanc qui veut devenir noir

La chambre du futur "black swan". Non, ne dites rien, je sais, je sais...

La chambre du futur « black swan ». Non, ne dites rien, je sais, je sais…

Le ballet « le lac des cygnes » (composé par Piotr Ilitch Tchaïkovski) est tiré d’une légende germanique. Il raconte l’histoire d’Odette, jeune femme qu’un sorcier malfaisant a changé en cygne. Chaque nuit, la malédiction s’interrompt temporairement et la jeune femme reprend forme humaine jusqu’au matin. Le charme ne sera rompu que le jour où un homme l’aimera d’un amour vrai.

Nina a toujours une âme d’enfant pure et innocente. Il suffit de voir sa chambre, on pourrait presque deviner les rangées de bisounours, et juste derrière, toute la collection des calinours au grand complet. Elle consacre tout son temps à travailler ses pas de danse, dans le but de se voir attribuer le rôle de « reine des cygnes ». Seulement, il lui faut mûrir très rapidement car ce rôle nécessite de maîtriser aussi bien la fragilité et l’innocence du cygne blanc, que la perfidie et la séduction du cygne noir. Et il y a du boulot !

Nina, toujours vêtue de blanc, ne tarde pas à croiser le chemin d’une autre danseuse :  Lily. Cette dernière, par opposition toujours vêtue de noir, devient rapidement sa meilleure amie, et surtout sa rivale. Gourmande des bonnes choses de la vie, elle jouera un rôle important dans l’émancipation de Nina, tout comme Thomas Leroy qui dirige le ballet.

Métamorphose

Si c'est pas mignon... Pour l'intérêt du ballet bien entendu

Craquera… craquera pas…

Un jour, un prince apprend de sa mère qu’il devra prendre épouse le lendemain lors d’un grand bal. Contrarié de ne pas pouvoir prendre le temps de choisir sa future femme, il se rend dans la forêt en pleine nuit, et suit une nuée de cygnes jusqu’à un lac. C’est à ce moment que le prince Siegried rencontre Odette, qui a repris sa forme humaine, avec comme seuls habits des plumes de cygne blanches (« white swan »). La jeune femme raconte son malheur au prince, qui en tombe aussitôt amoureux.

Thomas Leroy ne cessera pas de provoquer Nina et d’essayer de pousser cette gamine effarouchée et passive vers la maturité. Il n’hésite pas à user de sa séduction et à explorer le corps de la ballerine pour tenter de réveiller la femme qui sommeille en elle, de faire jallir le cygne noir. Dans l’intérêt du ballet bien entendu 🙂

Et il faudra qu’il lui force un peu la main pour que Nina daigne enfin se défendre, repousser le présomptueux roitelet, ce qui au passage ne manque pas de lui plaire. Elle se voit attribuer le rôle de reine des cygnes juste après, mais tout le travail reste à faire.

Tout doucement, Nina s’affirme. Elle troque ses tenues blanches pour des tenues grises, ou alors alterne blanc et noir. Toujours plus sûre d’elle, Nina commence à tenir tête à sa mère, qui la surprotège et la maintient dans cet état de femme-enfant. La ballerine s’éloigne de plus en plus d’elle et se rapproche de Lily, jusqu’à totalement fusionner avec elle à la suite d’une orgie sensorielle qui commence par quelques verres, puis prend de l’allure avec un peu de « stimulant ». La soirée continue dans les bras de deux hommes pour une bonne dose de plaisir charnel, et finit au lit avec Lily. Mais les ébats s’arrêtent assez brutalement : en relevant la tête, c’est bel et bien son propre visage que Nina verra à la place de celui de Lily. Troublant.

Les changements de personnalité sont perceptibles, et Thomas Leroy commence à être conquis par cette nouvelle Nina.

Le cygne noir

Lily et Nina, le calme avant la tempête

Lily et Nina, le calme avant la tempête

Le prince rentre au château, contraint d’assister au bal organisé par sa mère en vue de ses futures noces. Ce soir-là, le sorcier arrive et présente Odile, sa fille, à Siegfried. Odile est la copie conforme d’Odette, mais entièrement revêtue de noir (c’est le cygne noir, le « black swan »). Le prince ne voit pas le subterfuge et annonce qu’ils vont se marier sur le champ. Au cours de la cérémonie, Odette apparaît, et folle de chagrin retourne au lac des cygnes. Le prince Siegfried, conscient de sa méprise, se lance à sa poursuite.

En plein conflit intérieur, Nina devient obsédée par sa rivale. Elle la voit partout, dans ses fantasmes, ses cauchemars, ses hallucinations, et même dans le reflet des miroirs. A tel point que quand Lily affirme n’avoir jamais mis un seul doigt de pied dans le lit de Nina, on finit même par se demander si Lily existe vraiment en dehors de son imagination.

La situation atteint son paroxysme quand Nina apprend que Thomas a désigné Lily comme suppléante au rôle de la reine des cygnes, « au cas où ». Morte de jalousie, Nina ne se contrôle plus et élimine sa rivale avant de monter sur scène. Mais sur les planches, la jeune femme, encore sous les choc des atrocités qu’elle vient de commettre, croise une Lily toute rayonnante et enthousiaste, et surtout en bonne santé.

Le chant du cygne

Quelque chose ne tourne pas rond derrière ses yeux ronds

Quelque chose ne tourne pas rond derrière ces yeux ronds

Siegfried ayant déjà déclaré son amour à la sombre Odile, Odette prend conscience qu’elle est condamnée. Elle réalise qu’elle vit ses derniers instants en tant que jeune femme et qu’au lever du soleil elle gardera sa forme de cygne pour toujours. Refusant cette malédiction, elle se jette dans les eaux du lac et meurt.

Nina a tout donné pour obtenir le rôle de la reine des cygnes. Dans sa métamorphose en femme mature, elle prend conscience de la schizophrénie dont elle souffre. Son obsession l’a amenée à vivre la double personnalité d’Odette et de son opposée Odile. Nina est allée au-delà de l’interprétation, elle est réellement devenu la reine des cygnes. Elle comprend que pour arriver à cet accomplissement, elle s’est battue contre une seule ennemie : elle-même.

C’est une Nina totalement émancipée et transformée qui triomphe dans la scène finale.

Le rideau se ferme.

Il n’y aura pas de rappel.

Le cygne a chanté.

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