Un monstre bave dans un coin sombre. On ne peut pas distinguer ses yeux. Normal, il n’en a pas… Il s’approche, ouvre ses mâchoires, et une deuxième paire de mandibules de la mort s’avancent sournoisement vers l’arrière du crâne de sa victime. Brutal, presque chirurgical, le coup est fatal et la proie tombe sur le sol, définitivement inanimée. Et même si la victime aurait pu produire un son, ça aurait été en vain : dans l’espace, personne ne vous entend crier…

Rares sont les films dans lesquels le monstre vole la vedette aux protagonistes. Et pourtant, le monstre d’Alien est devenu une icône mondialement reconnue, qu’il doit en grande partie à son design particulièrement cauchemardesque. C’est à l’artiste surréaliste H.R. Giger que l’on doit cette jolie petite bestiole.

Un artiste déjà bien prédisposé

Giger au travail sur « Hiéroglyphes »

Hiéroglyphes

H.R. Giger est né en Suisse en 1940. Depuis tout petit, de par ses propres mots, il est fasciné par le sexe opposé, les armes à feu, le sang et les endroits sombres. Et on ressentira ces influences sur la majeure partie de son oeuvre.

Pour les non-habitués, les peintures et sculptures de Giger peuvent revêtir un aspect dérangeant. Il a le don de mettre à vif ce que nous avons au fond de nous-même, au sens propre comme au sens figuré.

Ses premières publications remonteront au début des années 60, avec sa série « Wir Atomkinder » (littéralement « Nous, enfants de l’atome ») dans différents journaux underground. Dans ces dessins, il dépeint des êtres dont la forme a subi de lourdes mutations, victimes des radiations, dans des scènes fortement teintées d’humour noir.

Ses travaux le mèneront ensuite à explorer vers la fin des années 60 « l’union harmonieuse de la technique, de la mécanique et de la créature ». Naîtra alors une nouvelle série : « les biomécanoïdes ». Dans ces oeuvres, il présente ce que la science et la génétique auraient les capacités d’engendrer. La créativité de Giger enfante de fresques dans lesquelles êtres et machines forment un enchevêtrement cohérent, une symbiose dans laquelle toute frontière entre le naturel et l’artificiel a disparu. Dans ce mélange, il intègre parfois (voire souvent) une thématique fortement sexuelle, dans une orgie visuelle qui nous renvoie à nos propres origines embryonnaires.

S’il vous plaît… dessine-moi un Alien

Necronomicon IV

Mais revenons au film. Ridley Scott cherchait un bon monstre pour son long-métrage depuis plusieurs mois, et c’est finalement Dan O’Bannon (scénariste) qui le trouvera. Scott tombe presque de sa chaise quand O’Bannon lui montre la peinture « Necronomicon IV » publiée dans l’ouvrage « Necronomicon« . H.R. Giger sera rapidement associé au projet pour concevoir l’Alien. On peut constater que sur la forme, le monstre restera assez fidèle à la peinture.

Bolaji Badejo

Quant au fond, je crois qu’on peut affirmer que le monstre porte bien la marque de Giger : si on considère le cycle de vie de l’Alien, on retient que tout part d’un oeuf (pondu par une reine comme on le verra dans le 2ème volet « Aliens »),  duquel une sorte d’araignée (« facehugger ») s’extirpe quand elle arrive à maturité. Cette charmante petite bestiole précoce n’a alors qu’une seule idée en tête : sauter à la figure d’un hôte, qu’elle viole littéralement en lui insérant un appendice dans la bouche, dans le but de le féconder (et quand je dis « appendice », je reste soft). Plus tard, les victimes donneront naissance à leur progéniture extra-terrestre en se faisant exploser la cage thoracique (une sorte de césarienne sans anesthésie, et surtout fatale). Bref, de la vraie poésie.

H.R. Giger conçoit le costume, mais il reste à lui donner une âme. C’est totalement par hasard que le directeur de casting tombe, dans un bar, sur un immense gaillard (2m18) du nom de Bolaji Badejo. Il sera présenté à Ridley Scott et embauché aussi sec. Badejo prendra des cours de mime, et travaillera à peu près dix mois pour laisser l’empreinte indélébile qu’on gardera tous en mémoire.

Par contre, personne ne sait ce que Badejo est devenu après le film, puisqu’il a tout simplement disparu du jour au lendemain. Plusieurs rumeurs ont circulé. Certains disent qu’il est retourné et a péri dans son pays d’origine (le Nigéria) alors en proie à une guerre civile. D’autres, et c’est la rumeur la plus répandue, affirment qu’il s’est suicidé.

Dans le film, H.R. Giger a également conçu d’autres éléments en dehors du costume de l’Alien:

Concept Résultat
l’oeuf
le « facehugger »
le « space jockey »

Giger à la conquête de Hollywood

H.R. Giger a réalisé d’autres travaux pour le cinéma. Il avait notamment été sollicité pour concevoir la Batmobile de « Batman forever ». L’aventure s’est terminée quand Joël Schumacher a demandé à Giger de revoir sa copie, requête qui s’est soldée par le refus de la part de l’artiste.

Il a également conçu la créature du film « species », qui ressemble à un parent proche de l’Alien, en plus humain, et au féminin.

Concept Résultat

Pour finir, sachez que H.R. Giger avait été sollicité également pour travailler sur un projet d’adaptation de Dune, dont le réalisateur était Alexandro Jodorowsky, avec Moebius chargé de plancher sur le scénario. On lui avait laissé carte blanche pour imaginer le monde des Harkonnens. On peut dire que Giger s’est fait plaisir. Malheureusement, le projet n’est jamais arrivé à son terme. C’est Dino de Laurentis qui rachètera les droits et qui produira le film qu’on connaît, réalisé par David Lynch, mais sans se baser sur les travaux de Giger. Je vous laisse imaginer ce qu’aurait donné le film, transfiguré par l’empreinte de l’artiste.

Pour en savoir plus

de H.R. Giger